Dimanche 29 mars 2005 – Voyage au Vernet (3)

Nous prenons notre petit-déjeuner avec Christa et Alexander. Je suis nerveuse. À 8h, nous prenons le bus mis à notre disposition pour nous rendre au Vernet. Des motards de la gendarmerie nous escortent avec gyrophares. Grâce à eux, nous avanҫons facilement sans être harcelés par des journalistes ou gênés par quelque obstacle. Peu avant notre arrivée au Vernet, on nous fait savoir que certains professionnels des médias pourraient guetter notre passage en bordure de route. Nous tirons vite les rideaux. Il est clair que nous ne voulons pas apparaître dans la presse, à la télé, etc…Nous arrivons à destination après trois heures de trajet.

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Nous sommes les seuls proches des victimes sur place. Une brève allocution est prononcée à notre intention par l’autorité responsable.
Les maires du Vernet et de Prads-Haute-Bléone (les lieux les plus proches du site de la catastrophe), le responsable des opérations de secours ainsi que d’autres représentants forment un rang. Ils nous tendent la main l’un après l’autre, se présentent en mentionnant leur fonction, expriment leurs condoléances. Je ne comprends certes pas tous les mots qui nous sont adressés en franҫais, cependant je ressens leur empathie et le sentiment de choc face aux événements.

15-03-29_stele_flaggen Je les remercie dans leur langue pour leur accueil chaleureux et l’engagement des équipes de secours qui doivent assumer une lourde charge psychique compte tenu des circonstances. Le responsable d’équipe réplique d’une voix ferme : « C’est mon travail, Madame. »
Nous apercevons une stèle en face de nous, érigée à la mémoire des victimes en un temps record. Derrière celle-ci, des hommes en uniforme hissent les drapeaux des deux nations. Nous déposons devant un bouquet de fleurs et la photo de Jens. Les larmes coulent. Nous ne sommes pas les seuls à en verser. Les Japonais plantent des bâtons d’encens dans la terre. Ils prient. Nous restons silencieux pendant de longues minutes devant la pierre commémorative.
Le maire du Vernet, Monsieur Balique, nous prend à part. Il attire notre attention sur le sommet couvert de neige, tout en indiquant précisément derrière quelle crête se trouve la zone du crash. J’ai du mal à comprendre son franҫais. Un des secouristes (un Allemand ?) se charge de la traduction, si bien que nous pouvons suivre toutes ses explications. Il raconte que personne dans la région n’a entendu l’Airbus s’écraser contre le flanc de la montagne. Il n’y a eu aucune explosion, aucune détonation. Ils n’ont vu aucune fumée. Beaucoup d’habitants sont sous le choc de la catastrophe qui a eu lieu près de chez eux.
Monsieur Balique nous invite à revenir. Il nous dit que la région est magnifique. Les arbres revêtent à l’automne leur splendide feuillage coloré. Il nous conseille de faire des randonnées, il pourrait faire en sorte qu’un guide nous accompagne. Il soupire. D’après lui, malgré la beauté du paysage, la région et ses habitants sont désormais liés à jamais à la catastrophe.
Il nous raconte qu’un chemin d’accès direct au lieu de la catastrophe sera aménagé. Tout le monde pourra y accéder et les travaux seront terminés en mai.

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Nous sommes invités à une collation. Malheureusement, les Japonais donnent le signal du départ. Les Franҫais nous font la bise, comme il est d’usage en France. En montant dans le bus, je remarque la démarcation qui s’adresse aux journalistes, aux photographes et aux cameramen, comme pour leur signifier : >Jusqu’ici, mais pas plus loin<. En outre, des véhicules de grande taille garés intentionnellement pour nous protéger de la vue des professionnels des médias représentent un obstacle supplémentaire. Ils forment un mur qui nous sépare les uns des autres. Pour que personne ne puisse photographier nos visages tristes. (Hans nous racontera plus tard que certains journalistes avaient installé des perchoirs pour contourner l’obstacle. – Comment peut-on être aussi insensible ?)
Nous faisons ensuite une halte à Seyne-les-Alpes. Beaucoup de gens sont là pour nous accueillir. Une jeune femme se dirige vers nous. Elle travaille au consulat allemand de Marseille et se tient à notre disposition pour la traduction. Elle me dit : « Nous devons effectuer un prélèvement de votre salive. »
« La police judiciaire de Düsseldorf en a déjà fait un. »
« Oui, je sais, mais ici ils font ҫa différemment »
« Et mon mari ? »
Il est à mes côtés, l’oreille attentive.
Elle bafouille légèrement. « Bah, vous avez tout le nécessaire à vous seule. »
« Hein ? » (Je réalise plus tard qu’un père n’est pas toujours le père génétique, même s’il pense l’être.)
Elle m’accompagne à l’intérieur d’une tente. Le Franҫais assis en face de moi m’explique dans le détail la procédure à suivre. Je prélève moi-même un échantillon de salive, le dépose d’après ses instructions dans le tube prévu à cet effet, puis le referme. Tous mes gestes sont observés scrupuleusement.
On me demande ensuite de m’asseoir à une table voisine. Je réponds à nouveau à différentes questions. Il y a quelques problèmes avec l’orthographe de mon nom de famille car l’employé ne connait pas la lettre >ß< et ne la trouve pas non plus sur son clavier. Il ne sait pas quoi faire. Je lui dis : « double s. » L’employée du consulat se met d’accord avec lui pour cette orthographe. Je suis contente qu’elle soit là. Mes nerfs sont à bout. Ils vont bientôt lâcher.
Une messe est donnée en langue franҫaise à notre intention et celle des Japonais qui comprennent aussi peu que nous ce qui se dit.
Nous déposons à nouveau des fleurs et inscrivons notre nom dans un livre posé à nos côtés. J’échange quelques mots avec Nakamura-San, la veuve. Elle parle un peu l’anglais. J’apprends qu’elle habite maintenant seule avec ses deux enfants à Düsseldorf. Elle me regarde d’un air accablé. « It’s so horrible, that crash… » (C’est si horrible, ce crash…)
« Yes », c’est le seul mot que je parviens à prononcer.

© Brigitte Voß / Traduction: Isabelle Frommer

(à suivre)

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